Le Fil de ma Grand-Mère
Ékphrasis personnelle
Alice Bailly (Genève, 1872 - Lausanne, 1938)
Le concert dans le jardin (Concert in a Garden), 1920
Oil on canvas, 94.5 x 99.5 cm
Acquisition, 2017
Inv. 2017-030
© Musée cantonal des Beaux-Arts de Lausanne
Moi, enfant. Moi, étudiante. Moi, déjà maman.
Je regarde par la fenêtre, le cœur impatient, dans l’attente de ma grand-mère.
Elle incarne tout ce que je respecte chez l’être humain.
Tout ce que j’admire chez une femme.
Et tout ce que je rêve de devenir.
Je me souviens de notre quotidien, quand nous vivions ensemble, et même après mon départ.
Je la revois, assise, un fuseau dans la main, filant la laine avec patience, teignant les fils de mille couleurs, puis créant des vêtements magnifiques et toujours à la mode — pour moi, pour les autres.
Filer, c’était pour elle bien plus qu’un art :
c’était une manière de tisser des liens.
Avec ses gestes, elle transformait la matière brute en beauté, et tissait les relations humaines avec la même douceur.
Notre maison résonnait de vie, de rires, de voix — toujours pleine de monde, toujours chaleureuse.
Je rêve encore de ces jours-là :
elle filait la laine en fredonnant d’une voix douce.
De temps à autre, elle lançait une remarque drôle au milieu d’une conversation — et tout le monde éclatait de rire.
Quelqu’un jouait de la guitare, des chansons d’amour flottaient dans l’air.
Les hommes levaient leurs verres :
à Dieu, à la paix, à la Géorgie, à la famille, aux enfants, aux ancêtres, aux voisins…
Et ces toasts duraient jusqu’au lever du soleil.
J’ai dans les yeux un oreiller tricoté.
Un oreiller blanc, orné de mille fleurs blanches.
Elle et moi, nous partageons tant.
Des souvenirs, des chansons, des couleurs,
des secrets, et une infinie tendresse.
Tant de choses…
Tant de bonheur.

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